lundi 7 février 2011

La neige

(texte de 2009 sur les merveilles de l'amour)

La neige qui tombe… Je hais Noël. Celle qui rend aveugle de toutes les autres premières neiges : celle du Nord, des montagnes,
des pôles. La tienne. Les neiges du début et de la fin des calendriers : un nouvel an commence, un cycle s’éteint. La neige, la neige... sa blancheur pure, triste et sinistre. Deuil, pureté, repos, quand elle couvre de pudeur les couleurs trop obscènes de l’année. Sa lourdeur mouillée, qui me prend comme dans tes bras. La poudrerie, mon cœur si léger, poussière propre, salvatrice. Poudre qui monte et frappe au visage, rougis tes joues, et se jette sur ton sourire, ta bouche. Des flocons, des images, tes yeux, des gouttes, la poussière... Le ciel. En entier, qui chute timide et lent, implacable. Tout comme fatal, tout comme tes lèvres sur mon cœur. Rien n’empêche la neige de tomber, merveille nivale et fraîche, des flocons, des images, tes yeux, les flocons mouillés comme la nuit, gouttes lourdes. Flocons nuptiaux, la moiteur nocturne de l’aurore, jaune et rose. Et encore tes yeux, fixés sur moi, comme un livre lit son lecteur. Je suis alors deux personnes : moi et ton « tu ». Le miracle, c’est que ces deux personnes peuvent vivre ensemble ; je ne perds rien avec toi, aucun je sur le bûcher. Et la poussière de Noël qui menace de tout effacer!

La neige blême, fragile, précieuse comme une fée amoureuse. Les fées ni amoureuses ni blêmes sont toutes mauvaises, peu importe le pays, le recoin, l’endroit. Les joues si blanches, au bord de s’éteindre sous toutes ces couches de poussière blanche, ces couches d’oubli. Les couleurs vives des ailes s’étiolent. Les fées disparaissent toujours. Leur souffle, dans le tombeau rationnel, qui ne croit plus rien. Disparaîtras-tu? Fondre au printemps? Tu sais, dans un excès de lourdeur. Devenir dans mes yeux une sloche puante et sale. Ou dans tes yeux, quand tu es avec moi. Toi, dans mes yeux, non ; je crois aux fées. J’ose rêver que tu resteras le même, la vie n’est jamais trop belle. Je le veux, je signe mes yeux. Moi, poudrerie, m’envoler et conquérir tous les visages, toutes les joues. Peau nue dans le vent, en proie au blizzard. Tous tes visages et toutes tes joues. Tes flocons, tes images, tes yeux, ta poussière. Ton image dans mes yeux, sous les soleils des printemps que nous affronterons. Es-tu neige qui reste, ou de celles qui s’évaporent? Désormais, chaque étoile filante, une prière pour te garder, un baiser gelé sur la neige. Glacé. Bleu de froid et d’espoir, préserver les glaçons. Un baiser bleu comme tes yeux, comme tes yeux bleus. J’en recueillerai les perles de joie, cultiverai ton bonheur. Avec ces perles et les miennes je construirai un fort, un palais mon amour, aussi grand que mon amour. Et oui, le temps laisse sa trace, sa pellicule, ses maux, nos erreurs à venir ou l’usure. L’usure du temps qui passe, l’érosion sur notre vie par les autres vies possibles… ou alors trop connaître l’autre, l’avoir trop connu, trop le posséder… la poussière! Mais sache que toute ces poussières, je n’en balaierai rien. Ces couches grises sur tes joues, aucune ; tu auras la poussière pour partir, mais tes ailes pour rester.

Je respire avec toi, c’est une expiration si attendue. La neige impose congé aux couleurs pour les magnifier, pour qu’elles respirent, elles aussi, se ravivent par une scène de lumière. Quand l’hiver blanchit les pages de nos vies, si pleines de gribouillis, ce qui demeure devient soudain chef-d’œuvre : les fronts s’élèvent, plus haut encore. Tes yeux aussi, leur éclat plus sensible et plus brillant, le bleu est plus bleu, la neige est plus blanche. Un silence qui descend du ciel, coule dans l’oreille, comme un verre d’eau froide parcours la gorge un jour d’été assoiffé. C’est l’oasis des élans, un moment douloureux de bien-être. J’expire grâce à ton arrivée dans ma vie, neige implacable.
J’adore te regarder tomber du ciel. Tu souffles mes mystères, révèle ces mots que j’attendais de découvrir. Toutes ces choses que je savais, sans pouvoir dire : les flocons, les images, tes yeux, les gouttes moites, la poussière, je t’aimais tant. Sans pouvoir te le dire, je t’aimais tant, mais je ne t’avais pas encore rencontré. J’aurais rencontré quelqu’un d’autre, mais je ne l’aurais pas aimé ; seulement toi, que toi, à travers lui. Les petites choses qui t’auraient ressembler, des petites neiges grises, qui auraient perdu leur éclat avant d’avoir touché le sol. Ses yeux, ni assez bleus ni assez blancs. Aussi, c’est toujours difficile, perdre quelqu’un de cher, et je me serais perdu dans ses yeux, « je » serais parti, ne laissant que le « tu ». Mourir dans un regard, début d’une vie au prix de la mort d’une autre. Tes yeux, ils voient si clair… ils me sauvent et me préservent en entier. Les gouttes, hormis avec toi, je les aurais détestées. Elles auraient été comme Noël, qui vole à la neige tout ce qu’elle est hormis Noël. La moiteur de la nuit n’eut gardé que le sale. Une odeur de pieds, bactérienne, indésirable. Une moiteur sèche, sans tendresse ni complicité. Sèche de toutes ces absences que tu combles. Cette humidité caverneuse, tu m’en protèges. Tapis dans ton cœur, j’y échappe. Moiteur nocturne avec toi, c’est confort et tendresse, et c’est et aussi et , Et quelques flocons, quelques images, ces regards… toujours des gouttes fraîches et de la poudre de fée. Tu sais calmer les couleurs trop vives, estomper les vacarmes. Je te regarde, tu te sens bien, je te regarde bien te sentir, je te berce dans mes bras, je te réchauffe dans mes bras et sous mes lèvres… et je souffle sur ta nuque.

Je regarde dehors, et je vois des flocons tomber. Maintenant ils sont à l’envers, ils tombent vers le haut plutôt que vers le bas. Je pense à toutes ces choses, tous les flocons, et à tous ceux que je n’ai pas vu encore. J’y vois Noël, maintenant si futile, parmi tant d’autres premières neiges, tant d’images à gratter, tant d’autres choses à découvrir… Ou à se souvenir : tes paupières, délicates au bout de mes doigts. Des gouttes de sommeil me cognent les cils, sans presse aucune. Je m’enveloppe dans l’éternité de t’avoir dans mes bras, dans mes paumes, j’aime beaucoup. J’y tiens ce que j’aime, je souffle sur ta nuque. Et des gouttes de sommeil, robinet de sommeil au compte-goutte, au compte-flocon, je compte les flocons qui tombent, je compte la neige les yeux fermés. C’est drôle, j’y parviens... une image, tes yeux des gouttes beaucoup de poudre des flocons par millions et toi, à l’infini.

Tu me décris, entre autres choses, comme habité d’une douce folie. La folie, c’est unir des objets, des idées si éloignés que le sens se perd dans la distance. Il s’atténue, se dissout, disparaît. Par exemple tu m’as aimé, quand j’ai dit que le sommeil, c’était de l’eau lourde. Du D2O, dans les centrales nucléaires, ou plutôt, la lourdeur elle-même, qui se fond à l’âme. Ne m’en veut pas pour ces mariages absurdes, ce n’est pas ma faute ; ton nom m’enivre, ma tête devient diffuse. Tous les mots se ressemblent, le langage est homogène.

Ton nom n’est pas qu’un alcool ; c’est un témoin du discours sans fin entre Dieu et l’Univers. La communion eucharistique te traverse, elle t’agrippe. Vin et sang… ton nom est la prière intime et perpétuelle d’un monde, la transcendance des objets, la foi hétérogène de milliards d’individus amalgamée en une seule par une folie permise, passée sous silence. Le silence d’un ange qui passe, du souffle divin qui anime les corps, de roseaux sous la brise, de poumons endormis. Une enveloppe de chaleur, un peignoir d’eau rouge, un igloo de feu, un silence d’orgue. La musique religieuse est un silence qui déborde, comme de l’eau qui bonde une fontaine avant d’en jaillir. Les non-croyants en ressentent une foi non dirigée, autonome de support.

Paroles grandioses et douces que celles d’un orgue. C’est la voix des anges, celle des gargouilles, des bourdons et des oiseaux non-indexés. Ses tuyaux, tant de trachées généreuses qui chantent toujours, sans jamais inspirer… un don absolu d’air sonore. Les notes longues continuent dans l’éternité quand elles se taisent. On en ressent une apnée inconcevable, toute puissante, mystique.

J’ai un peu honte de jouer avec ton nom comme le ferait un enfant. C’est un jeu de cours d’école, un yo-yo à la corde infinie, une marelle idiote. La marelle pourtant, immortelle, à l’image d’une même vie reparcourue par mille chemins. Au fond, on pourrait dire que tous les jeux, à leur façon, représentent une petite connaissance, une petite vérité. Même les jeux de cartes, où les gagnants sont déterminés selon une pleine poignée de hasard et un croc de sable d’intervention humaine. Même les jeux d’amour, puisqu’il est si difficile d’à la fois vivre et aimer. Jeu extrême, plusieurs y perdent la vie. Ne serais-tu qu’un jeu?

Il y a quelques semaines, tu es mort le temps d’un deuil, par ma faute ; je me suis demandé si je t’aimais. Lorsque la solitude et l’intimité faisaient de moi un point éparpillé dans mes draps, lorsque la noirceur de la nuit allongeait à l’infini la distance nous séparant, à l’heure où le réel n’a plus de frontières, je t’ai vu. Tu étais mort sans m’avertir, un accident du destin. Je te jure, c’était réel! Je serrais ta main molle, j’étouffais à pleines mains mon oreiller de pleurs, et mon corps était raide comme un cadavre. Dix heures treize, nombres terribles, je suis confus parmi deux vérités, je n’ose démordre ni d’une ni de l’autre ; alors tu n’étais ni mort ni vivant. Deux AM, je me suis réveillé, habité par des sentiments de mélopées byzantines, aux ondulations lourdes et blessées. À des kilodouleurs du sommeil, je me lève, grignote la réalité qui s’affirme peu à peu. Soulagé, je passe quand même quatre fois près du téléphone, je me ravise. Puis une heure d’étirements pour me déraquer de cette dure expérience, reprendre contact avec mon corps de pierre. Surtout pas de bain, théâtre de nos peurs secrètes. Retour au lit, cauchemars, toujours l’entre-deux. Après ne t’avoir pas téléphoné à trois heures, ni à quatre heures, ni à cinq heures, et ne trouvant pas d’excuses pour te réveiller à six heures un dimanche matin, je t’envoie un courriel quelconque. Enfin, la certitude se forme ; je t’aime à la folie.

Mais aujourd’hui… je quitte la fenêtre menteuse, parce que je me suis perdu dans la douleur immobile, détachée du temps, ineffable. Lourds, si lourds ces flocons gris. Terrible, cette oreiller sur laquelle je souffle sur ta nuque. Je me dirige vers le bain pour me recentrer, pour réunir toutes mes consciences, chacune spectatrice des autres. Le bain, c’est un certain nombre de soi-mêmes mis ensembles. Et ce qui me réconforte, c’est qu’il fait de moi une soupe de cajun. Mes deux pieds fondent, deviennent sans nombre, tout comme ma pensée : la syntaxe casse, le coeur circule. C’est un feu vert omnidirigé. Mes bains, mes mots, mes visions sont un miroir dans lequel je peux me voir, je suis une poupée liquide, une poupée de fiel, comme chante l’autre. L’eau continue sa chute, elle ne me bouille plus. Comme les divinités métamorphiques, mon corps et mon esprit se dissolvent en une brume homogène : mon rouge ventre gonfle, ma rouge tête tourne, je regarde ces taches blanches qui brisent ma vue… Jusqu’au lieu parfait pour disséquer mes souffrances, jusqu’à ce que ce corps attaqué ne soit plus qu’une carcasse indigne de mon délire. Seulement… je n’y arrive pas. Ma tête guérit, les Red Bull tombent, mes muscles grelottants se tendent malgré l’eau chaude et même dans de l’eau glacée je brûlerais de fièvre.

Mais encore, tout cela n’est pas suffisant, rien ne l’est ; je m’évanouirais que tu serais toujours là, plus absent que jamais. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends me le prouvent. Je redoute chaque coin de mur, chaque fois tu n’es pas là, chaque tournant me concasse. Tous les objets, toutes les idées au monde te sont liées. De tout mon être, je ne suis plus que ton absence, qu’un corps malade, sans volonté, une âme morte. J’en suis persuadé : tous les pays aux merveilles ne te ramèneront pas. Les fées me hantent avec délices, habillées de la lune d’Hécate. Tu es donc une neige qui a fondu au printemps. Timidement, je souffle sur le vide, vers le cosmos silencieux, au hasard d’atteindre ta nuque.

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