lundi 7 février 2011

Gélatine

(histoire d'une gentille prostituée et de son fils, vive l'amour alleluia etc, je mettrai peu être la suite ici un madné, sur la mère adoptive)

       Il était une fois, au flanc d’un grand bloc de briques rouges, une fenêtre bien ordinaire. Un vitrier venait tout juste de la créer, qu’elle fut installée dans la petite ouverture du douzième étage. Comme un nouveau-né jeté en ce monde, elle reçu le soin de chacun; les lierres, qui alors atteignaient tout juste le deuxième étage, montèrent jusqu’à elle pour la décorer de leurs feuilles, les rideaux l’abrièrent, et finalement Dieu lui fit don de vie.

       À travers cette fenêtre, tout était possible : le visible et l’invisible, le rire et l’amertume… Bref, il y avait par cette ouverture tout ce qu’il y a dans n’importe quelle autre fenêtre.

       Elle fut donc la première à regarder au-delà d’elle-même, avec ses grands yeux pleins d’innocence. Tout restait à apprendre, de l’amour à la lumière, du deuil à l’ennui, du normal à l’extraordinaire invisible. Les lierres, les rideaux, le soleil, firent chacun le souhait qu’elle ne connaîtrait que le beau. N’est-ce pas là le désir de tout parent?

*****

       Un jour de mai où les roseraies explosaient de parfum, une fleur amoureuse en fut projetée et atterrit au douzième étage, en train de le visiter. Un logement bien ordinaire, se disait-elle, quand tout à coup, elle fut empoignée par une force insoutenable ; elle avait aperçu la fenêtre. Quel domicile de rêve! Idéal pour vie parfaite! Pendant que la fenêtre, candide et intriguée, contemplait simplement la nouvelle venue. Elle s’appelait Gélatine.

       Tiens, dit un lierre à un autre, sa chevelure est un dahlia vif et vaste comme jamais je n’en ai vu! Une branche voisine n’était pas d’accord : Mais non! cela ressemble bien plus au blanc du lys, si doux et si noble!

       De ce qu’elle pensait de Gélatine, la fenêtre, elle n’en savait rien encore, et pas plus quand aux pensées des lierres. Cependant elle reconnaissait la riche gaieté de Gélatine, et ses compagnons verts ne pouvaient qu’être d’accord.

       La jeune fille avait deux poissons, un criquet, une petite table ronde avec deux chaises -- une pour elle et une pour la fenêtre --, un lit, des rideaux, un sourire simple et un autre sexy, un ourson en peluche assorti à sa robe et des petites sandales, pour sortir. Tout était revêtu d’un blanc d’aveugle.

       Les premiers jours, les deux amis chantaient gloire à tout, puisque tout était bonheur. Ils ne vivaient qu’ensembles, et ce n’est qu’ensembles qu’ils vivaient. Parfois, pour faire plaisir à la fenêtre, Gélatine lui amenait des fleurs. Un jour elle lui offrit une hirondelle, qui s’enfuit vivement à travers les carreaux. Elle lui jouait du violoncelle, lui présentait des vitraux, mais par-dessus tout, elle lui souriait. L’amour de Gélatine fut la toute première chose au monde que connut la fenêtre. L’enfant bercée respirait le souffle de sa mère, un vent enchanteur venant des contes racontés, aux parfums d’épées ou de fleurs orientales.

       Mais un soir, la table se regorgea de roses rouges. L’ours en peluche, les rideaux et les draps s’imbibèrent aussi de la vague de couleur et même la robe de Gélatine devint vermeille. Les sens usuels s’en voyaient perturbés, la tranquillité écartée ; les lierres se calèrent au silence, engourdis par l’hiver, et oubliée au coin du salon, la fenêtre n’existait plus pour Gélatine ni pour personne. Seule, elle regardait tomber la pureté de sa bien-aimée à travers la neige légère.

       Des passions foraines et vagabondes venaient attiser l’écarlate de la demeure. Des bougies s’allumaient en longues plaintes parmi la fournaise. L’égide de plaisir qui parcourait les chambres était à la fois bandeau et feu sucré, brûlant Gélatine en coups de reins. La jeune fille, à la fois meurtrie et dévouée, n’entendait plus rien de la fenêtre, et ne la voyait plus que pour l’encrasser des douleurs de ses ruptures.

       Au printemps, malgré la reverdure des lierres, aucune fleur n’atteignait le loyer, mais encore plus de douleur transperçait la fenêtre ; il ne s’agissait plus de passion visitant Gélatine, mais de violence qui poignardait une âme éteinte. Le rouge chaud, peu à peu, s’était grisé; l’ourson de poussière, les draps d’angoisse, et Gélatine de fatigue. Le criquet chantait la mort, les poissons étaient sécheresse. Seuls les livres de contes, gardés sains et saufs sous le lit, avaient préservé leur couleur.

       Un soir, Gélatine revit la fenêtre. Ce fut soudain. Il y eut une pause. Une émotion aussi forte que la première fois lui survint, mais cette fois-ci, le navire était passé, les roses avaient déjà expiré. Les deux se regardèrent longuement, et à ce moment, la fenêtre osa espérer voir revivre sa mère.

       La vieille femme partit pour revenir bientôt avec un violoncelle fendu et n’ayant plus que deux cordes, mais elle ne put l’accorder. La faim lui interdisait d’acheter des fleurs, et quand elle regardait les contes, elle pleurait trop pour lire ; elle les refermaient très vite, de peur de les noyer. Les pages chutaient en cascades, le bonheur était maintenant une autre rive. Constat mortel, sans canot, sans bouée : elle ne savait plus aimer, plus du tout, qu’en échange d’un salaire.

       Une dernière marée de violence brisa la porte du logement et emporta la prostituée, qui soudain n’existait plus. La fenêtre laissée à elle-même se souvint avec longueur. Un dahlia riant au vent, un lys noble et fin, une amoureuse de tout et de rien... Puisse-t-elle revivre parmi les fleurs d’où elle était venue.

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