(Curieux texte, à thèse malgré moi, concernant une recherche concrète de l'absolu.)
Comme l’a si brillamment deviné Confucius, le tout est plus que la somme de ses parties. Aujourd’hui, la preuve est faite, et de manière si concrète et constatable par tout le monde, que l’énoncé du vieux s’élève au rang de prophétie. En quelle matière, me demanderez-vous, se manifeste donc une telle abstraction? Il s’agit bien sûr… du caramel!
Les fins gourmets l’ont ressenti en lisant le titre. Les bambins l’apprennent en en faisant l’expérience, et tous les autres, en cédant à l’évidence. On s’objectera à moi avec des foutaises telles que la tire d’érable ou le miel ; il se trouvera aussi des drôles pour réduire mon ultimatum à un goût personnel. Que ce soit clair : il ont tort.
« Le caramel s’obtient par la dissolution de sucre dans un liquide bouillant. Les variations sont infinies. » De l’eau? De la canne à sucre? Des babioles qui justifient à elles seules l’abandon au désespoir des vanités… jusqu’à leur mariage sacré, plus valeureux que celui du christique banquet céleste. Ceci confirme les balivernes de monsieur feu le sage.
Quotidiennement, l’idée du caramel m’agresse et me chavire. Je suis une bienheureuse naufragée, jalouse prêtresse de cet or dégoulinant! Et voilà que vous avez pitié de cet être pour qui la vie ne trouve de sens en rien d’autre que de s’empiffrer d’une substance collante et visqueuse. Vous vous trompez : dans les faits, je n’ai jamais goûté au caramel!
Elle se fiche de notre gueule, pensez-vous? Peut être, mais non. Écoutez-moi vous expliquer cette malsaine obsession, et peut-être atteindrez-vous, comme moi, l’illumination caramélisée.
Bien que l’histoire détaillée de ma vie ne vous regarde pas, il me faut quand même vous en offrir une tranche ou deux. Du beurre?
Comme je suis très hautement diabétique de naissance dû à une malformation, les autorités parentales ont férocement tenu à l’écart de ma bouche toute forme de sucre. Prisonnière de cette privation, j’ai rapidement accumulé une impressionnante envie de goûter à la molécule défendue, tel un urgent besoin d’uriner jamais assouvit, toujours étonnamment plus intense que la veille. Du matin au soir, carburée à la drogue de l’inconnu, ma sévère addiction me contraignait à me distraire de cette bactérie mangeuse de vie, ce qui m’accordait, du coup, une herculéenne capacité au travail prolongé. J’ai ainsi passé mes journées entières au basson, les lèvres souvent trop serrées, afin de ne pas misérablement souffrir. Si ma concentration eut été mesurée, elle serait aujourd’hui classée comme mythe ; dans les archives, je serais voisine des héros de l’Antiquité. Cependant, ces facteurs m’ont permis de devenir l’interprète insurpassable dont j’ai maintenant la réputation.
Et puis, le jour entamant ma quinzième année, les trompettes du Salut ont sonné : devant moi s’est présenté la possibilité d’échapper à mon implacable restriction. Loin de la fidèle ubiquité de la surveillance parentale, le tabou me fut offert en une cuillérée de caramel. Jamais stimulant sucré n’avait excité mes papilles. Mon ultime quête allait s’achever, toutes mes douleurs seraient bientôt pansées, le métal bouillant allait être trempé, l’ineffable mystère glycémique enfin révélé, quand tout à coup, j’ai compris que si le Graal est caché, c’est pour qu’on le cherche à vive allure. « Non, merci », aie-je gentiment répondu.
Depuis, je désire cette soif prodigieuse que j’ai jadis haïe, et je continue à la faire taire non en l’assouvissant, mais en la noyant de travail. Chez moi, je prépare chaque jour un peu de caramel, que j’accumule dans de grandes jarres de verre. L’appât irrésistible décore mon existence et me pousse au-delà des sommets admis. C’est l’essence nécessaire au moteur de ma volonté.
Le désir est un chasseur qu’on peut chercher à détruire, ou auquel on peut céder. Moi, j’ai décidé de l’enfermer dans un bocal pour me nourrir de sa menace. Chaque seconde est une lutte, et chaque seconde est une Victoire me donnant la force de continuer. Mes journées sont un jeu de marelle : je lance devant moi des précipices, puis je saute vers l’avant en les évitant soigneusement. Sans eux, point de jeu, point de ciel vers lequel me diriger.
Je blaguais quand je généralisais l’exclusivité du caramel; l’énergie qu’il me procure m’est exclusive, elle n’a rien à voir avec sa nature. Jamais sucre n’a été si efficace, et ce sans même être consommé!
Je suis une obsédée, une malade diabétique, une invivable masochiste. Toutefois, je suis une musicienne dont la beauté des enregistrements restera à jamais un mystère, un indice, source du curieux sentiment qu’il existe quelque chose hors du possible. Et vous, au-delà de la somme de la vos parties, qui êtes-vous?
Pensez-vous que cette vie « n’est pas une vie »? Elle contient sans doute un brin de folie, mais au contraire, elle est la plus vivante des vies : elle avance. La mort, c’est l’immobilité - seule éternité possible. Vos buts sont une succession de fuites et de petites poursuites qui vous font tourner en rond au fond d’un boueux vallon, et à la fin, vous agonisez sur le lit de votre naissance, sans avoir bougé d’un poil. Voilà la mort! La seule manière d’être une personne vivante, hors de cette fosse commune, c’est d’avancer en une unique direction.
Après ma mort clinique, ma vie entière pourra être entendue par tous en un homogène silence, comme l’essence d’une pièce de musique se découvre après sa fin, cachée derrière les aveuglants applaudissements, et c’est alors que ma vie aura servi à quelque chose : mon silence sera une nouvelle étoile vers laquelle quiconque pourra se diriger.
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